Exosquelette au Mondial : fausses promesses pour le handicap ? Interview de Stéphane Amato.

Exosquelette au Mondial : fausses promesses pour le handicap ? Interview de Stéphane Amato.


Stéphane Amato, chercheur, docteur Sciences de l’Information et de la Communication dénonce la mise en scène autour d’une personne paraplégique censée donner le coup d’envoi de la dernière coupe du monde de football. Il s’agirait plus d’une victoire pour la société du spectacle mais certainement pas pour les personnes handicapées. Découvrez ici son analyse dans l’interview qu’il a accordé à Handimobility.

L’homme diminué, béta-testeur de l’homme augmenté ?

Dans le numéro 65 du magazine Cerveau & Psycho, vous écrivez un article intitulé « Football et handicapés : de fausses promesses. Le coup d’envoi du mondial de foot donné par un paraplégique muni de prothèses « intelligentes » : une victoire de la société du spectacle.» (1). A vous lire, vous semblez dénoncer la mise en scène autour d’une personne paraplégique censée donner le coup d’envoi de la dernière coupe du monde de football. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a effectivement de cela. Quelques semaines avant le lancement de la compétition, j’avais été frappé par le formidable engouement que suscitait un événement annoncé avec force publicité. Une personne paraplégique devait se lever de son fauteuil roulant, marcher sur le terrain de football, puis shooter dans un ballon. Un véritable miracle rendu possible grâce à un exosquelette motorisé et piloté par la « pensée » nous expliquait-on.(2) Une partie du dispositif présenté sur certains documents ressemblait à un casque d’électroencéphalographie (EEG). Or, quand on travaille sur les Interfaces Cerveau-Machine (ICM) – et je ne pourrai malheureusement pas développer mon propos faute d’espace – on sait bien que l’EEG permet une très bonne résolution temporelle, mais aussi qu’elle a deux inconvénients : un mauvais rapport signal / bruit ainsi qu’une mauvaise résolution spatiale. Voilà, parmi d’autres, des éléments qui me semblaient incompatibles avec un « pilotage fin » de l’exosquelette, tel que cela avait été présenté. Je me suis donc plongé dans la lecture des travaux du Professeur Miguel Nicolelis qui était à l’initiative de l’événement annoncé. C’est un éminent scientifique qui a publié dans les plus prestigieuses revues de sa discipline. Par contre, je me suis rendu compte que ses recherches utilisent plus volontiers des interfaces invasives (par exemple et grossièrement, un nombre important d’électrodes sont implantées dans le cerveau des sujets, des singes pour ses expériences les plus connues) qui ne rencontrent pas les inconvénients de l’EEG. On peut alors citer l’électrocorticogramme qui permet, lui, une très bonne résolution temporelle, un rapport signal / bruit convenable, une bonne résolution spatiale.

Si je comprends bien, vous vous êtes mis à douter du succès de la prouesse annoncée qui, il faut le dire, aurait véhiculé un formidable espoir pour nombre de personnes à mobilité réduite.

Oui, tout à fait. Et bien plus que ça, même. J’ai progressivement acquis la conviction que la promesse du Professeur Nicolelis ne pourrait pas être honorée. A ce point critique, il m’était difficile de rester silencieux. Il m’a fallu aller vite et écrire un texte pour anticiper l’échec de la prophétie annoncée, et je me suis mis en tête d’essayer d’alerter certains médias, avant la date fatidique du 12 juin. Car comme le disait Niels Bohr, « Les prédictions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent le futur ! » et je ne voulais pas m’exprimer a posteriori, même si cela aurait été plus confortable. Ma position était donc périlleuse : n’ayant pas tous les éléments d’information en ma possession, il était possible que je me trompe. J’ai néanmoins pris le risque de ne pas être pris au sérieux. Certains médias ont mis les formes pour m’exprimer leur désintérêt quant à mon analyse. D’autres n’ont pas pris la peine de me répondre. Par contre, la revue Cerveau & Psycho a pris mon propos en considération et a décidé de publier mon « point de vue ».

Il n’empêche que les images de la cérémonie d’ouverture de la coupe du monde m’ont donné raison. Sur la trentaine de minutes de transmission, la scène qui devait constituer le clou du spectacle n’a duré que… 4 secondes où l’on ne voit quasiment rien, sinon une jeune personne, emprisonnée dans une armure de métal, esquisser un bien vague mouvement du pied, alors que des assistants semblent l’aider à rester debout. Quelle déception !

Mettez-vous en cause l’honnêteté du Professeur Nicolelis, alors ?

Rien ne m’autorise à le faire et, de toute façon, ce serait une grave accusation. Ce chercheur est un scientifique très brillant et internationalement respecté. Il ne m’est pas permis de discuter plus le dispositif mis en place, d’autant que celui-ci n’est pas pleinement transparent. Il n’a fait à ce jour l’objet d’aucune publication académique, ce qui constitue pourtant le mode d’expression privilégié des chercheurs lorsqu’ils communiquent sur leurs travaux.

En outre, je le trouve très léger lorsqu’il incrimine le réalisateur de la FIFA pour expliquer les 4 minuscules secondes de diffusion. Selon lui, cette brièveté serait due à une erreur, ou quelque chose de cet ordre… Mon sentiment est tout autre. La FIFA est une organisation puissante qui est connue pour ne rien laisser au hasard. Certains imaginent alors que lors des derniers préparatifs, on aurait pu se rendre compte que le coup d’envoi tel qu’annoncé serait un échec. Il ne fallait pas que les téléspectateurs puissent se focaliser dessus. Alors mon sentiment, c’est que la mise en scène ainsi que la réalisation étaient totalement délibérées, pour justement que les téléspectateurs ne puissent pas avoir le temps de prendre la mesure de l’échec de l’expérience du Professeur Nicolelis. S’agissant du deuxième événement le plus télédiffusé au monde après les Jeux Olympiques, ayant conscience des enjeux financiers afférents, et près 84 heures de répétition, le réalisateur devait tout de même savoir ce qu’il faisait !

Mais le plus gênant ne me semble pas là. Le Professeur Nicolelis dit se soucier des personnes à mobilité réduite. Il a même annoncé vouloir faire en sorte que les fauteuils roulants deviennent des pièces de musée, à terme. Aujourd’hui encore, je crois qu’il ne se rend toujours pas compte des immenses espoirs qu’il avait suscités et, par conséquent, de la déconvenue que sa piètre mascarade a ensuite entraînée chez certains. On n’a pas le droit de faire espérer en vain des personnes qui souffrent au quotidien. Lorsque l’espoir n’est pas suivi des faits, la déception n’en est que plus importante. Vous savez, j’ai pu lire, sur des forums internet spécialisés, des personnes directement concernées parler de « guignolade » à propos de ce non-événement. Et ce n’est là qu’un des mots les plus doux, d’autres sont beaucoup plus amers.

Malgré tout, ce chercheur semble très satisfait de sa représentation. Lors d’une récente interview télévisée, il se félicitait encore du succès de cette opération et il mettait en avant les nombreux messages de félicitations reçus de la part… d’étudiants en science. J’aurais préféré que cela soit des messages de personnes en situation de handicap.

Quels enseignements doivent tirer les personnes à mobilité réduite de ce qui s’est passé ce 12 juin ainsi que de ce que vous décrivez ?

Je ne sais pas bien. Je crois que c’est à chacun de se faire son idée, sans tomber dans le piège des effets d’annonce. Bien sûr, les techniques progressent et c’est tant mieux. Elles sont porteuses de fabuleux espoirs. Il faut encore et toujours espérer et croire dans des progrès. Mais peut-être ne faut-il pas nécessairement avoir confiance dans tous les discours qui les accompagnent, surtout quand ils sont présentés de façon spectaculaire, comme cela a été le cas ici.

De plus, je ne peux m’empêcher de songer que cet événement a eu lieu à un moment de notre histoire où l’on parle beaucoup d’ « homme augmenté », de « transhumanisme », voire de « posthumanisme ». Et dans ce contexte où des sommes colossales sont investies, je voudrais rappeler cette pensée du philosophe Jean-Marie Besnier : « Pour projeter l’homme augmenté, on est obligé continuellement de s’appuyer sur l’homme diminué. On va évoquer le tétraplégique pour justifier les techniques d’augmentation qui permettront de contrôler l’environnement par la pensée, qui seront d’ailleurs souvent utilisées d’abord au niveau militaire. ».(3) Je me refuse à imaginer que l’on se soit servi des plus faibles pour mettre en avant des technologies qui serviraient en premier lieu aux plus forts, mais je pense que cette réflexion doit sérieusement servir de mise en garde.

Récemment, dans un autre contexte, le philosophe Bertrand Vergery nous rappelait : « Schopenhauer disait que la science moderne lui faisait penser à un homme se coupant les jambes afin de les remplacer par des jambes artificielles pour, soi-disant, mieux marcher. ».(4)

Qui seraient les premiers « hommes augmentés » de la sorte ? On l’ignore…

Partir d’un événement apparemment anodin vous amène à des considérations bien sombres. Faut-il donc ne plus avoir confiance ni en rien ni en personne ?

J’ai pris cet événement, dans son ensemble, très au sérieux car je crois que ce coup d’envoi comprenait une dimension symbolique très forte, en fait. Et il faut toujours prendre au sérieux les symboles. Comme disait Claude Lévi-Strauss, les symboles sont plus réels que ce qu’ils symbolisent.

Certains parlent de messianisme technologique ou de solutionnisme technologique, notamment autour de notre propension à chercher des solutions techniques à des problèmes fondamentalement humains. Alors que ce serait peut-être du côté de sociétés humaines, de communautés humaines plus solidaires, qu’il faudrait chercher un avenir meilleur… A quoi bon des jambes robotisées aux coûts exorbitants si les places de parking réservées aux conducteurs handicapés sont encore souvent occupées par des personnes valides, ou si les stéréotypes liés au handicap constituent toujours des barrières à l’embauche, malgré des mesures incitatives ?

C’est notamment pourquoi je souscris pleinement aux travaux et perspectives ouvertes par l’anthropologue Charles Gardou, qui analyse les fondements et enjeux d’une société inclusive, où chacun a une place et un rôle, même les plus fragiles. Aussi, comme cet intellectuel l’écrit : « Le seul lien natif entre les hommes, c’est la vulnérabilité ».(5) A méditer…

Avant de finir… Un petit mot sur vous. On vous sent impliqué sur ces questions et votre regard ne s’arrête pas sur tel ou tel aspect mais semble au contraire bien ouvert tout en restant d’une grande acuité…

Je suis chercheur, docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, donc dans un domaine scientifique marqué par l’interdisciplinarité. Ce petit préfixe, « inter », renvoie à l’idée de carrefour, situation que je pense privilégiée pour tenir le rôle de vigile social.

J’appartiens à un laboratoire qui s’appelle l’IRSIC (Institut de Recherche en Sciences de l’Information et de la Communication), à l’Université d’Aix-Marseille. Un de nos axes de recherche s’intitule « Communication d’action et d’utilité sociétales » et les questions liées à la santé ou bien au handicap font partie de nos préoccupations. 
A titre personnel, j’ai été amené, pour une recherche, à réaliser une longue observation-participante en centre de rééducation. Je travaille aussi, par exemple, sur certains facteurs de résilience de personnes gravement malades… Tout ceci ainsi que d’autres éléments contribuent peut-être à me donner un autre regard sur certaines questions liées au handicap. Et en matière de handicap, le regard, c’est important.

Pour tout contact :
Stéphane Amato
Laboratoire IRSIC, EA4262
21, rue Virgile Marron
13392 Marseille Cedex 05
stephane.amato@orange.fr

(1) Voir http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-football-et-handicapes-de-fausses-promesses-33291.php

(2) Une vidéo explicite peut être visionnée à partir de http://www.nicolelislab.net/ ou de http://www.youtube.com/watch?v=6WO71e0XLqs par exemple.

(3) http://rue89.nouvelobs.com/2013/03/11/le-transhumanisme-francais-que-des-surhommes-pas-de-sous-hommes-240310

(4) http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/09/09/31003-20140909ARTFIG00318-philosophie-de-l-iphone-6.php

(5) Tiré de « Fragments sur le handicap et la vulnérabilité. Pour une révolution de la pensée et de l’action », Erès, 2005.

Photo en tête d’article : Stéphane Amato.


Plus à propos de Philippe Steinier

Philippe Steinier a publié 3325 articles dans le blog Handimobility..

Président association Handimobility. Economiste - Licencié en sciences sociales

Article publié le : 29 septembre 2014 dans la catégorie Aides & Matériel,Aides et Matériel,Médias & Evénements,Médias et Evénements,Technologie & Futur,Technologie et Futur

Lectures complémentaires

    Partager cet article

    Laissez un commentaire